Les totems de la discorde

Guéguerre de religions à l'ombre des totems

Yverdon · Une création artistique autour des fameuses sculptures amérindiennes peut-elle être assimilée à une incitation au culte païen? Une pétition vengeresse provoque un beau remue-ménage au sein de la communauté chrétienne.

Pierre Léderrey, ProtestInfo

A Yverdon-les-Bains, une partie de la communauté chrétienne semble avoir pris le sentier de la guerre contre l'autre. Les deux camps se déchirent à travers le courrier des lecteurs du journal «La Presse Nord Vaudois». La hache a été déterrée au début juillet par une quarantaine de jeunes évangéliques, révoltés de voir la cité thermale ornée par quatre grands totems à l'entrée de la rue des Remparts et au quai de la Thièle. Ils ont écrit à la municipalité, se disant «surpris et choqués» par ces statues auxquelles «des peuplades rendent un culte païen».

Du côté des autorités de la ville, on tombe des nues. S'exprimant dans les colonnes du quotidien régional, le responsable des travaux avoue que personne n'avait songé que ces décorations pourraient choquer: «Nous avons voulu embellir la ville et n'avons vu que le côté ludique de ces sculptures. Jamais nous n'avons pensé à l'aspect religieux de ces totems», expliquait Marc-André Burkhard.


Intolérance ou courage?

Certes, les jeunes mécontents avouent que leur désir n'était pas de voir disparaître ces décorations, mais d'interpeller les autorités sur leur choix «d'autres croyances plutôt que d'éléments issus de la foi chrétienne». L'article consacré à leur initiative suffit pourtant à déchaîner les passions entre des réformés, choqués par «tant d'intolérance», et des évangéliques fustigeant un «néopaganisme indigne d'Yverdon» et des pasteurs protestants toujours prompts à «salir leur propre nid».
«Pour moi, le plus grand scandale est bien cette division fratricide entre des chrétiens qui s'écharpent sur la place publique», regrette René Grognuz, pasteur de la paroisse d'Yverdon-temple. «Au départ, le but consistait à faire circuler cette pétition au sein de toutes les communautés», explique Charly Chanez. En fait, comme le regrette le jeune homme qui figure parmi les signataires, le document n'est guère sorti du groupe Interjeunes régional, d'obédience clairement évangélique. «Notre volonté n'était pas de créer une polémique, et nous n'avons pas été mettre le feu. Nous avons simplement voulu marquer notre étonnement , sans accuser personne». Pour Charly Chanez, on ne peut pas «accepter n'importe quoi au nom de l'art». Selon lui, pas de doute, ces figurines peuvent influencer certaines personnes, en les incitant à épouser des conceptions du monde qui n'ont rien de chrétiennes.


Les idoles de notre temps

Et alors? semble répondre le pasteur Christophe Allemann, auteur par ailleurs d'un courrier vengeur dans les pages du «Nord Vaudois». «Ces totems sont des oeuvres d'art réalisées dans la région, dans le style de la BD de Yakari. Penser que les gens vont y voir des idoles au sens biblique, c'est tout simplement du légalisme». Selon le ministre, prendre au pied de la lettre le commandement de l'Exode («Tu ne feras pas d'idole, ni de représentation quelconque de ce qui se trouve dans le ciel») revient à méconnaître son sens profond. «L'avertissement de l'Ancien Testament revient à dire que Dieu n'est ni un arbre, ni le soleil, et encore moins une figure sculptée, mais qu'il est au-delà».
Le groupe Interjeunes a bien saisi le symbole que représente un totem pour un Indien d'Amérique d'il y a quelques siècles, il est bien un symbole religieux (lire encadré). Mais, comme Christophe Allemann, René Grognuz souligne qu'à notre époque, les idoles ne prennent plus cette forme: «On les trouve plutôt du côté de l'argent-roi par exemple, qui domine la vie de beaucoup de gens. Ou encore du côté du culte de l'apparence, qui sépare des autres».
Voilà les «idoles» de notre temps. En revanche, davantage d'égards envers la Création, élément fondamental des croyances amérindiennes, cette requête est aussi présente dans l'Evangile, et il serait bon de l'entendre et de la mettre en pratique. «Le respect de la nature confiée à l'être humain, très présent chez les Indiens d'Amérique, trouve un écho très fort dans la foi chrétienne», conclut Christophe Allemann. Bref, la flèche paraît bien s'être trompée de cible. ProtestInfo


Une suite logique de l'animisme


Au fait, qu'est-ce qu'un totem? Stricto sensu, chez les premiers peuples d'Amérique du Nord (le terme «indiens» étant impropre puisqu'il s'agissait de nombreuses nations autonomes aux coutumes, modes de vie et physionomie fort divers), le terme ne désigne pas les figurines de bois qui n'en sont que la représentation. Chaque nation amérindienne était subdivisée en de nombreux clans. Chacun portait le nom de son totem, animal - ou parfois végétal - considéré comme l'ancêtre et donc le protecteur du clan. Esprit protecteur, le totem est entouré de toutes sortes de tabous et d'interdictions. Ainsi, les membres du clan ont l'obligation sacrée de ne pas tuer leur animal-totem, de ne pas manger sa chair, et d'éviter d'en jouir de toute autre manière. Primitivement transmis par la mère, le totem l'a ensuite été par le père. En théorie, les membres d'un même totem ne pouvaient se marier entre eux, pour éviter la consanguinité. Freud s'est intéressé à ce système social totémique (il lui a consacré un livre «Totem et tabou») qui est indéniablement aussi un système religieux, suite logique de l'animisme, «transition entre l'humanité primitive et l'époque des héros et des dieux» comme l'écrit le célèbre psychanalyste. ProtestInfo

(ProtestInfo/ Laliberte.ch)

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